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Dr Mathilde Touvier Lauréate d’une ERC Consolidator Grant 2019 et lauréate du Prix Recherche de l’INSERM

Rencontre avec le Dr Mathilde Touvier, chercheuse à l’INSERM et directrice de l’EREN (Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle) de l’UFR SMBH de l’Université Paris 13, lauréate d’une ERC Consolidator Grant 2019 et du Prix Recherche de l’INSERM

Vous êtes Docteure en épidémiologie, chercheuse à l’INSERM, et directrice de l’Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle (CRESS-EREN, Inserm / Inrae / Cnam / Université Paris 13). Vous êtes également l’investigatrice principale de la cohorte NutriNet-Santé. Pouvez-vous nous indiquer quelles sont les missions de votre équipe à l’Université Paris 13 et sur quoi portent vos recherches ?

Notre équipe de recherche, l’EREN (https://eren.univ-paris13.fr/), a pour objectif d’étudier les relations entre Nutrition et Santé, les mécanismes biologiques sous-jacents et les déterminants des comportements alimentaires. La finalité de nos recherches est de fournir aux autorités de santé et aux agences gouvernementales des connaissances scientifiques afin notamment de guider le développement de politiques nutritionnelles de santé publique pour améliorer la prévention des maladies chroniques via une alimentation durable et favorable à la santé.
La nutrition inclut l’alimentation dans ses diverses dimensions (aliments, boissons, composés bioactifs, exposition environnementale) et également l’activité physique et le statut nutritionnel (marqueurs biologiques et cliniques). Nous nous intéressons également à des éléments non nutritionnels associés à l’alimentation (additifs alimentaires, transformation des aliments, mode de production, contaminants, etc.). Notre recherche porte sur un large spectre de pathologies et paramètres de santé, tels que les maladies chroniques (pathologies cardiométaboliques, cancers, maladies de la peau, etc.), l’obésité, la santé mentale et cognitive, la mortalité, etc.
Pour cela, nous coordonnons plusieurs études épidémiologiques de grande ampleur, notamment l’e-cohorte NutriNet-Santé. Il s’agit d’une étude de santé publique, qui depuis 10 ans, grâce à l’engagement et à la fidélité de plus de 169 000 « Nutrinautes » fait avancer la recherche sur les liens entre la nutrition et la santé. Son but : identifier les facteurs de risque ou de protection liés à la nutrition pour ces maladies (donc modifiables au niveau individuel et collectif), étape indispensable pour établir des recommandations nutritionnelles et guider les politiques nutritionnelles de santé publique. La force et l’originalité de l’étude NutriNet-Santé résident dans la collecte très détaillée d’un grand nombre d’informations sur les expositions liées à l’alimentation, grâce à l’outil internet. Nous recherchons toujours de nouveaux citoyens volontaires pour participer à l’étude et rejoindre l’aventure (https://www.etude-nutrinet-sante.fr/)!

Le Conseil européen de la recherche (ERC) a annoncé ce mardi 10 décembre la liste des lauréats de l’appel ERC Consolidator Grant 2019. L’EREN que vous dirigez fait partie des lauréats pour son projet de recherche sur les additifs alimentaires et la transformation des aliments en lien avec le risque de maladies chroniques. Félicitations pour cette réussite. Quel est l’impact de notre alimentation sur notre santé ? Quels sont les derniers éléments de réponse que vous avez pu établir grâce aux données de la e-cohorte NutriNet-Santé ?

De nombreuses études scientifiques ont mis en évidence le rôle clé joué par la nutrition sur notre santé. L’OMS, estime que les maladies cardiovasculaires, les cancers, les pathologies respiratoires et le diabète sont à l’origine de près de 80 % des décès prématurés par maladies non transmissibles et qu’avec le tabac, la nutrition est le principal facteur de risque modifiable pour plusieurs de ces pathologies. Par exemple, d’après un récent rapport du Centre International de Rechercher contre le Cancer, en France, 41% des cancers sont liés à notre mode de vie et à l’environnement dans lequel nous vivons. Parmi les principales causes de cancers évitables, plusieurs concernent la nutrition : l’alcool, une alimentation déséquilibrée, le surpoids et l’obésité, le manque d’activité physique et la sédentarité notamment.
En intégrant toutes les connaissances scientifiques solides disponibles à l’heure actuelle en matière de prévention nutritionnelle des maladies chroniques, l’Agence Nationale “Santé Publique France” a établi les nouvelles recommandations nutritionnelles publiées en 2019, en s’appuyant sur l’avis du Haut Conseil de la Santé Publique et de l’Anses. Ces recommandations constituent un élément important du nouveau Programme National Nutrition Santé (PNNS 4 2020-2025).

Depuis 10 ans, l’étude NutriNet-Santé a contribué à bâtir ce socle de connaissances et a donné lieu à plus de 180 publications scientifiques internationales, dont plusieurs dans les meilleurs journaux de spécialité ou généralistes, plus de 200 présentations en congrès en France et à l’international et des centaines de retombées dans les médias nationaux et internationaux. Plusieurs de ces résultats ont d’ores et déjà eu des impacts majeurs dans le domaine de la santé publique. Par exemple:
-Le Nutri-score : logo d’information nutritionnelle coloriel apposé sur les emballages des aliments en France et maintenant en Espagne, en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas, pour orienter les consommateurs vers des choix plus favorables à la santé et encourager les industriels à améliorer la qualité de leurs produits.
-Nos travaux originaux conduits sur la cohorte NutriNet-Santé ont permis de mettre en évidence un risque accru de cancers, maladies cardiovasculaires, diabète, mortalité, troubles fonctionnels digestifs et symptômes dépressifs en lien avec la consommation d’aliments ultra-transformés. Ces travaux ont fait l’objet d’une très forte médiatisation en France et à l’international et ont conduit à la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur l’alimentation industrielle.
-Le projet ANR BioNutriNet et ses suites, ont permis d’améliorer les connaissances sur les liens entre consommation d’aliments Bio et santé. Ils ont notamment mis en évidence un risque plus faible de cancers, d’obésité et de syndrome métabolique en lien avec la consommation d’aliments Bio.
-Dans un contexte mondial où la consommation de boissons sucrées augmente, où les taxes sur ces produits sont débattues, et ou l’impact de ces boissons sur les malades cardiovasculaires est bien établi, nous avons mis en évidence un lien entre consommation de boissons sucrées risque accru de cancer dans une analyse conduite sur >101 000 participants de la cohorte NutriNet-Santé.

Vous allez bénéficier d’une bourse d’excellence qui vous sera remise pour 5 ans. Comment souhaitez-vous exploiter cette bourse ? Quels sont les objectifs de votre projet de recherche ?

Nos récents travaux épidémiologiques suggèrent un risque accru de maladies chroniques associé à la consommation d’aliments ultra-transformés. Des études expérimentales récentes ont en outre suggéré des effets délétères pour plusieurs additifs couramment consommés. L’évaluation de l’innocuité des additifs au niveau européen et mondial est basée sur une prise en compte extensive de la littérature scientifique, mais les données disponibles jusqu’à présent sont issues principalement d’études toxicologiques in-vitro/in-vivo, sur modèles animaux ou cellulaires. Ainsi, les conséquences à long terme d’un apport cumulé et de potentiels effets cocktails restent très incertaines chez l’Homme. Aucune étude prospective n’a encore évalué les apports en un large spectre d’additifs et leurs liens avec la santé du fait d’un manque d’outils adaptés pour saisir la forte variabilité de composition entre les marques consommées. En s’appuyant sur la cohorte NutriNet-Santé qui intègre ces outils uniques et sur des approches complémentaires dans la cohorte européenne EPIC et dans l’étude nationale représentative Esteban, ainsi qu’au niveau expérimental, notre projet vise à étudier l’exposition aux additifs (substances individuelles et potentiels effets cocktails) et son lien avec le développement de maladies chroniques.

Vous venez d’être lauréate du Prix Recherche de l’INSERM. Une distinction de prestige qui met en lumière votre contribution à l’excellence scientifique. Toutes nos félicitations pour ce prix. Souhaitez-vous nous donner le mot de la fin de cette interview ?

Je suis très heureuse et très fière de ce Prix qui, au-delà de mes recherches, couronne bien entendu le travail de toute une équipe. Doctorants, post-doctorants, Ingénieurs, techniciens, agents administratifs, et évidemment, collègues chercheurs. Je suis très reconnaissante, pour sa confiance, au Pr Serge Hercberg (PUPH Paris 13), à qui j’ai succédé à la tête de l’équipe, et qui a initié la cohorte NutriNet-Santé, avec le Dr Pilar Galan. Je suis fière également car ce prix représente une forme importante de reconnaissance de la communauté scientifique et de la société civile de la Nutrition de Santé Publique, et des liens fondamentaux qui existent entre notre alimentation et notre santé.
Impact sur la santé des procédés de transformation des aliments, des additifs, de la consommation de produits Bio, sans gluten, ou encore de régimes alimentaires particuliers ou de compléments alimentaires, rôle du microbiote intestinal… : la complexité des relations nutrition-santé est telle que de nombreuses interrogations restent sans réponse à ce jour. La recherche publique en nutrition a encore un long chemin à parcourir pour apporter des réponses à ces questions et contribuer à améliorer efficacement notre santé et celles des générations futures.

Dernière modification lemercredi, 11 décembre 2019 23:19

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